La situation engendrée par la coexistence d'une bande
numérique et d'instruments acoustiques, très contraignante
dans son principe d'écriture et également pour l'exécution,
me semble contenir une discrépance qui peut être facteur
d'inhibition ou de stimulation (pour le compositeur)j'entends par
là qu'on ne peut penser les deux mondes sonores (électronique
et instrumental) de la même manière, virtuose et vivante
pour le versant instrumental, au mieux complexes pour la bande numérique.
En revanche, il est plus intéressant de les envisager comme
participants de procédures de composition semblables, et
l'on est en droit d'en attendre une certaine unité.
En fait, cette dualité apparemment irréductible (pourquoi
la réduire ?) est la raison pour laquelle j'ai choisi comme
ensemble instrumental le trio avec piano qui, à mes yeux,
est lui aussi suffisamment hétérogène (les
trios classiques en sont un exemple, ils tiennent debout non par
l'homogénéité ou la mise en valeur différenciée
de leur timbre, mais bien par la grammaire musicale) pour répondre
à deux critères :
1° Que la pièce ne soit pas basée sur l'utilisation
plus ou moins simpliste d'un contraste bande-instruments (le piano
sous-tend lui-même ce contraste à l'intérieur
du trio).
2) Que le piano soit ce pont suspendu entre les deux mondes sonores,
notamment par des gestes qui lui sont typiques, mais pas exclusifs
(je veux parler des ponctuations percussives du piano et des pizz.,
simples ou « Bartok » des cordes).
D’autre part , il est possible d'identifier
des gestes communs entre ce que l'on peut appeler les trois mondes
sonores :
par exemple, vers le milieu de la pièce, les deux cordes
ponticello sont organisées en phrases de durées et
de hauteurs, respectivement les hauteurs supérieures (vln)
et inférieures (vcl) de la trame harmonique mobile de la
bande, le piano intervenant pour clore cette séquence et
former tuilage avec la suivante (mini-forme dans un déroulement
général).
On se rend compte à l'écoute de ce
trio que les timbres des instruments "classiques" s'intègrent
très bien à la texture synthétique ; c'est
justement la neutralité spectrale des sons synthétiques
et leur relative simplicité dans cette pièce qui offrent
l'avantage de pouvoir agir de façon très précise
sur les rapports de hauteurs, et par là même des durées
; cette neutralité permet de plus une déduction des
structures, et même, compte tenu de certaines opérations
de type numérique au cours de lé réalisation
de la bande, des conceptions formelles.
Par conséquent, j'ai « naturellement
» appliqué des processus « instrumentaux »
à la bande ainsi que des opérations sur le temps au
monde instrumental.
La partie électronique de cette pièce a été
codée au centre informatique d'Orsay par moi-même (code
scriptu) et convertie à l'Ircam par Franck Brown.
Si les mots ne sont pas impuissants à servir d'approche à
l'auditeur, je dirai que l’œuvre peut s'entendre comme
une action se déroulant de
manière relativement discontinue sur une trame plus continue,
ou même comme une suite de tensions théâtrales
sur une scène mobile.
D. Cohen